La naissance, acte d’amour partagé…
Depuis des siècles, la grossesse et l’accouchement sont des moments privilégiés favorisant des relations intimes et ce, particulièrement entre femmes. Ce savoir se transmet donc de mère en fille, de sœur en sœur ou encore entre amies. Hélène Laforce, historienne, note qu’avant l’ère de la médicalisation de l’accouchement, l’entraide régnait partout et la naissance donnait lieu à un monde de solidarité et d’échanges.
La médecine, prenant de plus en plus de place en obstétrique, s’approprie peu à peu « le corps et le cœur » des femmes. Accoucher devient donc au fil des ans un acte dénudé de son essence, de sa réalité. Mais… les femmes entre elles continuent d’échanger. Même si leurs discours ont changé, leur besoin de communiquer devient de plus en plus vivant.
Et la colère éclate… Parallèlement à la montée du féminisme, en 1980-81, le colloque « Accoucher ou se faire accoucher » permet enfin aux femmes d’exprimer leur tristesse, leurs frustrations et aussi leurs attentes et leurs droits. Plusieurs regroupements d’humanisation de la naissance se forment à travers le Québec, revendiquant les droits des femmes, des couples et des enfants. À la même époque, des groupes d’accompagnement à l’accouchement se structurent et voient le jour. Les femmes et les couples en démarche d’autonomie, ou face à un besoin de support, recourent alors au service d’une accompagnante pendant la grossesse, le travail, l’accouchement et après la naissance de l’enfant. Ce sont deux femmes : Louise Gareau et Florence Paquet qui, en avril 1982, se rencontrèrent pour la première fois afin d'échanger sur leurs expériences d'accompagnement et de s'auto-former. En juin 1984, elle incorporèrent l'organisme et fondent le Collectif d'accompagnement à l'accouchement « Les Accompagnantes ». En février 1986, elles s'installaient au 301, Carillon. Une autre étape est franchie, enfin « pignon sur rue ». En juin 1997, toutes déménagèrent au 855 avenue Holland, bureau 202 avec d'autres organismes en périnatalité au YWCA. À l'époque, Louise Gareau, sage-femme et militante du Centre de santé des femmes, est infirmière au CLSC Basse-Ville. Elle y fait les suivis de grossesse, anime des rencontres périnatales et accompagne à titre personnel les femmes qui lui en font la demande. Quant à elle, Florence Paquet est infirmière et travaille en salle d'accouchement.
Toutes deux remarquent que les femmes qu'elles rencontrent sont déçues par leurs expériences d'accouchement; elles attribuent cette déception au manque de formation et de soutien. Mettre un enfant au monde a toujours engendré un partage d'expérience d'une femme à une autre. Avec la médicalisation de l'accouchement, les femmes ont de moins en moins la chance de s'entraider, même si ce besoin est toujours présent. Les accompagnantes, même si elles n’ont pas toujours eu de titre, n’ont jamais cessé d’exister. Aujourd’hui cependant, elles s’affichent et s’affirment afin d’être connues et reconnues, afin que « l’évolution » ne les porte plus aux oubliettes. De femme à femme, elles transmettent leur savoir, leurs émotions et leur amour.
Ce qu’il est devenu… Pour témoigner de l’évolution de l’accompagnement et du collectif Les Accompagnantes de Québec, nous transcrivons ici le témoignage de Mary Richardson, présidente du collectif (1997-1999) et accompagnante, lu lors de l’assemblée générale annuelle en juin 1999.
« À une époque de l’histoire de l’humanité où tout semble en perpétuel changement, la naissance demeure le seul moyen d’arriver sur terre. Elle marque le début de la vie, et la façon qu’elle se déroule marque aussi profondément l’individu qui vient au monde. Notre société est de plus en plus coupée de ce moment privilégié. Tout comme la mort, la naissance n’a plus lieu dans l’espace domestique et les personnes qui vivent cet événement merveilleux n’ont pas toujours le soutien personnalisé dont elles auraient besoin. L’accompagnante est là pour donner ce soutien si précieux et pour s’adapter aux besoins changeants qu’imposent les transformations dans le système de la santé. Elle contribue à refaire de la naissance un acte personnel et familial et à affirmer l’importance des enfants dans nos vies, importance si souvent oubliée, malgré les discours politiques qui affirment le contraire. La tâche de l’accompagnante est de protéger la transition du bébé et des parents, et ainsi, espérons-nous, de contribuer à des petits changements à la fois dans la vie des individus et dans la société plus large.
À l’image de cet esprit d’adaptation, le collectif « Les Accompagnantes » a connu bien des transformations depuis quelques années. Nous avons évolué d’un groupe de quelques femmes passionnées par la périnatalité, travaillant dans un cadre relativement peu structuré, avec peu de moyens matériels et financiers, à un groupe d’environ vingt-cinq (25) femmes formées par le collectif et bénéficiant d’un soutien logistique, matériel et moral au-delà de ce qu’on aurait pu espérer il ni a pas si longtemps.
Nous sommes devenues une véritable communauté de femmes. Non seulement nous accompagnons des femmes et des hommes qui attendent un bébé, mais nous nous accompagnons mutuellement dans les changements qui surviennent dans nos vies à nous. La force du groupe réside dans les qualités personnelles de chacune de ses membres, et ces qualités sont d’une grande beauté. Le désir qui habite chacune de nous, de faire une différence dans la vie d’une autre personne, nous fait constamment cheminer à la fois en tant qu’individu et en tant que collectif. À une époque où tout semble orienté en fonction de l’efficacité et de la rentabilité, nous travaillons avec notre cœur afin d’adoucir la naissance d’un bébé, d’une mère et d’un père. La plupart d’entre nous ne le fait pas pour gagner sa vie, mais plutôt pour donner un sens à la vie, pour réaffirmer encore et encore la valeur des relations humaines, la sagesse du corps et le pouvoir de l’amour.
Notre influence se fait sentir d’abord et avant tout auprès de couples accompagnés. Accueillir une femme, un homme, un bébé dans le respect et dans l’acceptation de ce qu’ils sont a des effets qui se concrétisent parfois bien plus tard et à des niveaux qu’on ne perçoit pas toujours dans l’immédiat. Puisque notre travail consiste en grande partie à aider les personnes à faire confiance à la vie et à eux-mêmes, ce n’est jamais banal!
Avec la plus grande accessibilité des services de sages-femmes, on peut se demander s’il est toujours pertinent d’offrir des services d’accompagnement. L’expérience parle : toute femme qui accouche a besoin d’être accompagnée. Il doit donc y avoir différentes personnes qui peuvent le faire de différentes façons. On le voit, la clientèle des Accompagnantes est en pleine croissance. Nous accompagnons plus de femmes et de couples que jamais, d’une très grande diversité de milieux et de situations familiales. Contrairement à ce que plusieurs pensent, nous accompagnons des femmes d’âges divers, seules et en couple, parents déjà ou dans le processus de le devenir. Nos clientes et clients proviennent de toutes les couches de la société, et ils recherchent la présence d’une accompagnante pour des raisons parfois bien diverses.
L’histoire le démontre : à travers tous les âges et dans pratiquement toutes les cultures, la présence, le soutien et l’exemple d’une femme d’expérience est une richesse inestimable lorsqu’une femme traverse l’épreuve de l’ouverture à une nouvelle vie, et ce, depuis la conception à la période postnatale. Plusieurs affirment que la femme rencontre la mort en donnant la vie : alors celle qui lui donne la main, au sens littéral et figuratif, lui donne parfois la force et la confiance de l’affronter sans peur, dans son pouvoir. Ce rôle a été joué par différentes personnes selon le lieu et l’époque. Ici et maintenant, les accompagnantes occupent une place qui nous est distincte et dont la pertinence est évidente pour ceux et celles qui en bénéficient.
Pour accomplir ce rôle, nous sommes appelées à se développer sans arrêt, autant sur le plan professionnel que personnel. Nous avons besoin, bien sûr, de connaissances et d’outils, mais il nous faut également de la patience, de l’ouverture et, je dirais même, de l’amour. Accompagner nous met en contact avec la vie à l’état pur, ça nous ramène au vrai, aux valeurs essentielles. D’ailleurs, je soupçonne que ce soit une motivation majeure pour plusieurs d’entre nous et une source constante d’inspiration. Le collectif évolue afin de mieux répondre à ces besoins, et soutenir les accompagnantes dans le défi d’assurer une qualité de présence et d’écoute à la fois à l’autre et à soi-même. »
Durant les 25 dernières années, « Les Accompagnantes » n'ont cessé de s'adapter aux besoins des femmes et des familles de la région de Québec. Encore aujourd'hui, « Les Accompagnantes » cherchent de nouvelles façons d'humaniser la naissance et d'encourager une solidarité et une responsabilité collective.